RAPPORT D'ALAIN LIPIETZ - 7 MARS 2002

Je reviens d'un voyage de 48 heures en Colombie, où j'etais envoyé par le groupe vert au PE pour " sauver la candidate Ingrid ". J'ai obtenu de me faire accompagner par Jorge Bocanegra, Vert francais d'origine colombienne qui connaît comme sa poche la Colombie, ses verts, ses gauches et certaines de ses guérillas (ni l'un ni l'autre ne connaissons hélas les FARC*)

J'avais deux objectifs en partant.

1. Assurer de notre solidarité plus que polie la famille d'Ingrid et le Partido Verde-Oxigeno. Faut dire que 3 jours avant l'enlèvement, plusieurs de ses cadres dirigeants venaient de déserterS pour le candidat populiste Uribe Velez, qui a déjà 60% dans les sondages. Mission largement accomplie (conférences de presse au siège, petit séminaire politique pour les responsables régionaux de ce jeune parti complètement déboussolé, démoralisé par les tres faibles sondages d'Ingrid (1%), et littéralement décapité (en plus Ingrid et les traitres avaient toute les signatures).

2. Faire passer des messages aux différents acteurs.

- Au gouvernement : pas d'opération militaire pour récupérer Ingrid. Chirac l'avait fait, l'ambassadeur de France (tres proche de la famille d'Ingrid) aussi. Les ministres de l'intérieur et des affaires étrangères, qui nous ont reçus dès notre descente d'avion, nous l'ont confirmé : des ordres ont été donnés à l'armée de ne pas prendre de risque.

- À la société et au gouvernement : que l'Europe persiste à s'opposer au Plan Colombie des USA et à penser qu'il n'y aura de solution que négociée, ce qu'actuellement la société colombienne n'accepte plus. D'où son soutien à Uribe, parrain de paramilitaires, qui promet " le retour de l'autorité de l'état ", et ainsi écrase les candidats qui représentent le soutien à la paix : Ingrid, et les 2 regroupements de la gauche, qui à eux 3 ne pèsent plus que 5 %, alors que les forces sociales sur lesquelles ils s'appuient avaient pu imposer il y a trois ans l'ouverture des négociations de paix.

- Aux FARC, qu'il faut libérer inconditionnellement Ingrid (alors qu'elles posent au gouvernement un ultimatum d'un an pour l'échanger contre des guérilleros prisonniers), qu'il n'y a qu'un échange possible : le respect par les FARC des droits humanitaires, contre la poursuite de l'appuie de l'UE à le reprise du processus de paix.

Cette tentative à échoué. Elle reposait sur l'hypothèse optimiste que les FARC n'avaient pas réalisé qu'en enlevant Ingrid, c'est à la bonne volonté de l'Europe, des Verts mondiaux etc qu'ils s'attaquaient, et pas à la candidate d'un petit parti local. Pour faire passer ce message, j'avais envoyé un email aux FARC avant de partir (cf. sur mon site), et nous avons multiplié les conférences de presse. Sans réponse. Si ce n'est la répétition de l'ultimatum, le jour de notre arrivée, par la bouche du " commandant du front sud " , un faucon parmi les FARC.

Nos rencontres (avec les ambassadeurs du groupe des " facilitateurs " de la négociation, France, Espagne, Italie, avec le Haut Commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, avec les animateurs-trices des principaux réseaux pour la paix, et les 3 candidats progressistes (les 2 susmentionnés et le candidat " libéral " , membre de l'Internationale socialiste), m'ont persuadé que c'etait bien çà la réponse à mon email : les faucons l'avaient provisoirement emporté chez les FARC, ils ne souhaitaient pas la reprise des négociations, et s'orientaient vers une ligne de type Sentier Lumineux (rassurez vous, les FARC ne sont pas culturellement SL, sinon Ingrid est déjà morte, et les dés doivent continuer à rouler au sein des FARC). La situation colombienne : un peu comme si le Hamas l'emportait chez les palestiniens tandis que Sharon s'apprêtait à prendre le pouvoir et que Barak faisait déjà sa politique en envahissant Jericho et Gaza, si vous voulez.

Il fallait donc mettre en œuvre un plan B.

. Il devenait important que l'Europe se fasse plus menaçante, mais néanmoins laisse ouverte une petite porte. Les 3 ambassadeurs sont tombés d'accord avec moi sur une formulation du type " l'UE ne sera plus en situation de jouer son rôle de facilitateur tant que Ingrid etc ". Il va falloir la faire accepter par le conseil et le parlement européen, en évitant le pire : la caractérisation des FARC comme " terroriste " (ce qui pourtant ne serait pas volé)

. Si les faucons des FARC se contrefoutent des efforts de paix européens, ils ne peuvent pas se foutre complètement de leurs contacts de gauche sur le continent sud-americain, par exemple leurs amis du " Forum de Sao Paulo ", dont le PT brésilien. Et surtout ils doivent obtenir la neutralité bienveillante du parti Pachakutik équatorien, avec qui j'ai les meilleurs rapports, et dont les nouveaux élus tiennent précisément la foret frontalière avec la Colombie (cf sur mon site, rubrique "articles et debats" : "La zone des tempêtes bolivarienne" <http://perso.club-internet.fr/lipietz/CD/CD_Bolivar.html.)>http://perso.club-internet.fr/lipietz/CD/CD_Bolivar.html.)

Nous avions amorcé la pompe depuis Bruxelles dès la semaine dernière en demandant au forum de Sao Paulo d'intervenir.

Incapable d'organiser un voyage en avion à San Vincente del Caguan (pour aller y saluer le maire , un Vert que j'avais invité l'an dernier à Strasbourg, et y remettre un message à l'évêque dans le cadre du plan A), je suis retourné en France où m'attendait déjà la lettre impeccable du PT aux FARC, condamnant fermement l'enlèvement d'Ingrid selon la ligne d'argumentation " vous ne pouvez pas demander la reprise du processus de paix et violer vous mêmes etc ". Et je me suis mis au travail avec Pachakutik.

That's all, folks.

*Contrairement à ce qu'inévitablement affirme Le Nouvel Obs de cette semaine. J'avais parié avec Jorge que la presse française m'accuserait d'avoir écrit le programme économique des FARC : gagné. C'est d'ailleurs dommage : le programme des FARC est nul.